| Information sur la photo |
Copyright: Marine Rebillout (eversmile)
(2510) |
| Genre: Gens |
| Média: Couleur |
| Date de prise de vue: 2002 |
| Catégories: Vie quotidienne, Moment décisif |
| Versions: version originale |
| Date de soumission: 2008-05-11 3:06 |
| Vue: 474 |
| Points: 2 |
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| [Ligne directrice - Note] Note du photographe |
Si vous voulez attraper la migraine, allez à Mmmm!
J’arrive à MMmm à la nuit tombée, par un pick-up bondé. On me cornaque jusqu’à la seule guest house du village. Elle n’a pas la licence pour accueillir les étrangers mais pour une nuit de dépannage ; on m’y accepte. La famille loue juste trois chambres dans sa maison. Je pose mes affaires et je commence à faire connaissance. Avec les enfants, c’est facile. TK repasse : je lui ôtes le fer à repasser des mains et je continue son ouvrage avec une application chaplinesque qui le fait rire. De fil en aiguille, le contact se crée. J’ai dessiné un peu hardiment des moustaches au général en photo sur le journal. Les enfants, rassemblés autour de moi, penchés au-dessus de la table, éclatent de rire. Je passe une soirée géniale, à jouer et rire avec eux. Tellement chouette que je décide de passer une journée entière et une autre nuit là, au lieu de partir déjà demain matin pour Nywp.
Le lendemain : Dans la rue, des enfants, dans leurs costumes d’écoliers, font une parade. On m’explique qu’il y a une visite officielle. Je m’assoie quelques minutes avec des vieux à une table, l’un baragouine un peu anglais. Quand un homme en treillis déboule (il a l’air patibulaire, lourd et d’une curiosité malsaine) ; je prends congé. S’il en est vexé, je m’en moque, et ma conversation est finie, de toute façon. Je m’approche des enfants en rang de chaque côté de la rue. Je les prends en photo. Mais l’homme en treillis m’a suivi. Je ne me suis pas trompée : il est grossier, en plus d’être inculte. Je lui réponds avec calme et désinvolture, en essayant de garder le sourire mais il se fait menaçant, collant presque son visage au mien ; je commence à avoir peur. Il est si près que, si j’avais un peu d’humour, je lui demanderais :“ Do you want to kiss me ?”…mais euh…tant par crainte qu’il ne s’exécute -on ne sait jamais- que de le voir davantage se mettre en boule ; je ne dis rien ; d’ailleurs mon humour a fondu. Il me demande mon passeport ; je lui réponds : “Who are you ?”. Il ne répond pas mais il veut que je le suive. Je comprends, en voyant les bérets rouges dans la cour de l’école ; que le moment est sensible. Je le suis à contre-cœur jusqu’au Poste. A peine arrivés dans l’encadrement du portail, je vois l’officier supérieur, au fond de la cour, l’air mort de rire, qui me fait signe de partir. Par contre, il fait signe au gars de s’approcher. Je ne cherche pas à comprendre, je me tire !
Un peu plus tard… J’ai eu droit, à deux cent mètres de l’autre côté du village, aux jérémiades plaintives d’un officier sans carrure. Ses suppliques sont des ordres déguisés. Il emploie des arguments fallacieux pour me convaincre que je n’ai rien à faire ici, puisqu’il n’y a aucun site touristique de renom, rien à voir à MMmmm ; que la guest house n’est que pour les locaux ; qu’elle n’est pas assez confortable pour les touristes…bref ; que je doit aller à Nywp. Il insiste. A chaque fois, je réponds avec le sourire et une désinvolture feinte que tout va bien ; que je m’accommode d’un confort sommaire et que les gens sont très gentils. Surtout qu’il ne se fasse pas de soucis (sous-entendu : je ne bougerais pas d’ici.). Je suis entourée par les enfants qui veulent écrire, me parler. Je suis trop populaire et l’officier en civil, agacé, balaye d’un geste rageur les gamins qui ont arrêté leurs vélos un peu au milieu de la route. C’est injustifié, dans la mesure où il n’y a quasiment aucune circulation. Là, son masque de civilité vient de tomber. Je m’échappe : il est vain d’alimenter sa hargne. La visite d’un sous-inspecteur du ministère de l’éducation nationale a dû le mettre à cran. Je rebrousse chemin jusqu’au carrefour central. Je vais m’attabler à une petite auberge. Arrivent sur ma table : du riz, un œuf frit, des rondelles de carottes et de tomates…et un type s’invite sur le tabouret à côté du mien. Il me demande mon passeport. Alors là, ça devient kafkaïen ! Je lui fais remarquer que c’est la 3e fois de la journée. Pour un bled aussi petit que St Canadet ; c’est un peu beaucoup. Il ne me lâche pas ; ne me laisse pas manger en paix. Encore un crétin indélicat, aux lèvres rougies de bétel. Il me dit de quitter le village et que le chef de station veut me voir. Je lui fais remarquer que le chef de station m’a fait signe de passer mon chemin quand le premier bonhomme en kaki m’a traîné vers la station…A l’extérieur du boui-boui, ils sont plusieurs assis, rassemblés à m’attendre. Quand je me redresse pour payer, ils lèvent le siège et vont se poster à l’entrée de ma guest house. En clair : je n’ai pas l’autorisation de circuler dans le village. Ils sont vraiment suspicieux à mon égard.
Plus tard… Alors que je suis assise en rond par terre avec les enfants qui m’ont appris un jeu ; quatre hommes pénètrent dans la maison. Ils ne disent même pas bonjour et sans rien demander, s’installent autour de la table sans ménagement. Les enfants ont instantanément changé de tête. Ils me font signe : c’est pour moi. Je reconnais le gradé de la police militaire qui m’avait fait signe de circuler. Il a l’air plus amusé que méchant ; je vais m’asseoir à côté de lui. ; ça doit être un contrôle de routine. Mais une fois assise, je me retrouve encadrée par d’autres bonhommes. A ma droite, celui qui avait été si rude avec les enfants à vélo tout à l’heure. En face, deux types plus âgés aux mines pas franchement engageantes. L’un est un responsable (chief inspector, ou dieu sait quoi) de l’éducation. II ne déride pas ; il a l’air pétri d’adversité. Un autre est un ponte du ministère des finances. Il est fin saoul comme celui à ma droite. C’est celui à ma droite qui tient le crachoir. Il me gave de bonnes paroles rassurantes (tu parles comme ça rassure, bourré comme il est !) genre : « We loOOve foreigners. You are very WELCOME in Myanmar. We want to HELP YOU. What can I DO for YOU ? Mmm…WHAT is your PASSPORT number ? ” Et il faut supporter ça à répétition, parce qu’il ne sait plus ce qu’il dit ! Il est incapable de reporter mes numéros de passeport et de visa sur son calepin. Il me les demande une dizaine de fois. A plusieurs reprises, il note-illisiblement- les quelques informations dont il a besoin. Les autres ne bronchent pas ; ils le laissent délirer sans même tenter de faire avancer la quête d’informations. J’espérais du secours du plus âgé, qui n’a pas l’air mauvais ; c ‘est raté. Il laisse toute latitude à son collègue, pourtant inapte, pour m’interroger et m’informer de tout le bien qu’ils me veulent. Les deux premières minutes ; ça peut être comique. Au bout de dix minutes, ce n’est plus un contrôle mais un entretien…au bout de deux heures c’est devenu un interrogatoire. Je tiens bon ; je reste calme et polie ; je tiens tête en toute innocence à leurs insistances. Ils s’étonnent de mon choix de visiter MMmmm. Les bonhommes me parlent tous en même temps, l’haleine de l’alcool m’arrive en pleine face. Je ne sais pas comment ces types pourraient déraper mais je suis sur mes gardes ; je contrôle tous mes propos pour ne pas les irriter. Quelle pression ! Au summum de l’impolitesse, l’officier de droite me demande où est mon mari. A ma réponse l’informant que je ne suis pas mariée ; il ricane. C’est offensant ; il a l’air d’insinuer que si je n’ai pas trouvé de mari ; je ne vaux rien…A un autre moment, il se permet un “ You are very BEAUtiful” qui n’a rien à faire dans la conversation. Un regard de son collègue l’arrête ; il ne persévère pas dans cette voie. Je ne laisse pas filtrer que son attitude m’incommode mais je commence à avoir une grosse migraine.
Les enfants ont été chassés vers le fond de la pièce. Ils ne sont pas à l’aise, plus ou moins blottis les uns contre les autres. La mère, plus détendue, répond à mes sourires. J’ai l’impression qu’elle sent combien c’est important pour moi. Il ne faut pas que je me crispe, que je me braque, que je montre mon mépris ou ma répulsion. Ils veulent montrer que, même bourrés, on leur doit le respect. Personne pour les rappeler à l’ordre, et ça, ça me débecte ! Ils comptent me donner une bonne image de la corporation, du gouvernement, comme ça ? Le spectacle pourrait être drôle : un bouffon en kaki, ivre. Ses phrases à la loquacité approximative, comme sa tête dodelinante, tiennent en équilibre précaire. Je me sens trop à sa merci pour en rire vraiment. Mon sourire n’est qu’une couverture. J’ai envie de lui jeter à la face sa médiocrité, de lui rappeler que sa sobriété devrait être un minimum ! Aux uns, aux autres, comme devant un jury, je dois faire bonne figure, et un sans faute. Mais qu’est-ce qu’ils croient, à quoi rime cet acharnement ? « I’m not a spy, i’m just a tourist ! » J’ai dû éclipser, par ma présence, la venue du sous-chef du ministère de l’éducation ; c’est pas possible ! Il doit être vert (ils sont tous verts, de toute manière !) de jalousie ! Je lui faisais en effet une rude concurrence ! Dire que tous ces enfants venaient à moi spontanément alors qu’ils étaient à ses côtés seulement par obligation ! Sûr, ça doit dégoûter d’être dictateur ! En plus, quoi de plus humiliant pour un homme qui se fait non pas respecter, mais craindre, par la terreur, que de se faire voler ridiculement la vedette par une femme, étrangère de surcroît ?
…
Les deux officiers sobres ont fini par s’impatienter des divagations de leurs collègues. Ils sont sur le départ ; je suis soulagée. J’ai bien résisté, malgré ma migraine carabinée. J’ai obtenu ce dont je ne voulais pas démordre : rester une nuit de plus à MMmmm. En dernier ressort, ils s’éloignent.
D’autres gens arrivent. L’un se présente comme l’oncle de TK. Je ne sais pas si je peux lui faire confiance, si je peux le croire quand il déclare qu’il n’a rien à voir avec la police. Il emploie les mêmes mots que les autres : “ Don’t worry. No problem.”. ..Après deux heures de barouf, no problem ?!
Tordant, pitoyable, pathétique…et épuisant. Je n’ai plus la force de contracter ma mâchoire pour un rictus de sourire. Il me convainc un peu plus quand il écrit sur un bout de feuille :“This policeman is dirty”. (Là, je ne peux qu’acquiescer!). Dès que j’ai lu, il raye sa phrase et découpe sa feuille en confettis. Je prends les petits morceaux et vais les faire brûler dans l’âtre de la cuisine.
Maintenant que la tension retombe, je craque. L’oncle m’écrit (moyen d’éviter les oreilles indiscrètes) : “ You are brave”. Oui, sans doute, mais ce soir, je me sens comme une héroïne défraîchie, désenchantée. Assommée par tant de stupidité, d’ignorance et d’arrogance. Cela ne fait que six jours que je suis au Myanmar…
…Trois quarts d’heure plus tard, l’officier saoul qui était à ma droite revient à la charge, à peine plus lucide. Motif : il n’arrive pas à se relire ; il faut que je lui décline une nouvelle fois mes numéros de passeports et de visas. Dix minutes encore, à supporter cet intrus !
Les parents me font asseoir en cuisine avec eux : ils veulent que je mange un peu. On partage le même repas. Ils prennent soin de moi avec bienveillance ; ça me fait du bien. Puis le père, son fils et moi, on s’installe devant la télé, chacun dans son fauteuil en rotin et emmitouflé dans sa couverture. Sans s’en rendre compte, on finit tous par s’endormir. Dans mon cas, c’est d’épuisement.
Au matin : J’ai un regain d’énergie. J’aimerais bien qu’un de ces inquisiteurs si consciencieux viennent s’assurer de mon départ. Je prendrais un malin plaisir à leur serrer la main en clamant bien fort : “ Thank you very much for your help. I will come back with pleasure . I will send you a lot of tourists ”.
Mais je n’ai pas le loisir d’ironiser : ils sont absents du paysage, ce matin.
Avez-vous remarqué sur quoi tient la bougie? Un embout d'arme à feu.... C'est ce qu'on trouve quand on sort des sentiers battus... par les militaires. |
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